Se rendre au contenu
L'entrepreneuriat à Impact au Togo · 10/09/2025

Révolutionner l'agriculture togolaise : comment la digitalisation des chaînes d'approvisionnement transforme les coopératives agricoles de la préfecture de l'Oti

La route qui monte vers Mango se fait longue en saison des pluies. C'est pourtant à ce moment de l'année, quand les pistes secondaires deviennent difficiles et que les acheteurs se raréfient, que se joue le revenu annuel de milliers de producteurs de l'Oti. Un sac vendu en septembre à un collecteur pressé et un sac vendu en janvier à un transformateur peuvent avoir un écart de prix de trente à quarante pour cent. Toute la question de la digitalisation des chaînes d'approvisionnement tient dans cet écart.

Nous avons passé plusieurs jours auprès de coopératives de la préfecture, dans le cadre d'un travail d'accompagnement. Ce que nous y avons vu ne ressemble pas aux images d'application mobile que l'on trouve dans les brochures. C'est plus modeste, plus bricolé, et beaucoup plus utile.

Le problème n'était pas l'information, mais la mémoire

La première surprise, pour qui arrive avec des idées préconçues, c'est que les producteurs ne manquent pas d'informations sur les prix. Le téléphone circule, les voisins parlent, on sait à peu près ce que vaut un sac de soja à Mango, à Dapaong et parfois à Lomé.

Ce qui manquait, c'était la mémoire collective des transactions. Qui a livré combien, quand, à quelle qualité, et qui a été payé quoi. Dans une coopérative de plusieurs centaines de membres, cette information vivait dans des cahiers tenus par une ou deux personnes, avec les risques que cela comporte : erreurs, pertes, contestations, et parfois soupçons qui empoisonnent la vie du groupement pendant des années.

La première chose qu'a changée l'outil numérique introduit dans deux coopératives, c'est cela. Un enregistrement au point de collecte, un accusé de réception envoyé par message au producteur, un état consultable par le comité de gestion. Rien de spectaculaire. Les conséquences, elles, le sont.

Ce que la traçabilité a débloqué

Une coopérative capable de dire précisément ce qu'elle a en stock, réparti par membre et par qualité, devient un interlocuteur différent. Elle peut négocier un contrat avant la récolte, parce qu'elle sait ce qu'elle pourra livrer. Elle peut demander un financement de campagne, parce que le stock devient un actif documenté et non une déclaration. Elle peut vendre à un transformateur qui exige une origine identifiée, et facturer cette exigence.

Un groupement de producteurs de soja a ainsi obtenu, pour la première fois, un contrat avec une unité de trituration en amont de la récolte, avec un prix plancher garanti. Ce n'est pas la technologie qui a produit ce résultat. C'est la confiance que la traçabilité a rendue possible.

Le deuxième déblocage concerne le paiement. Le règlement par mobile money, adopté progressivement, a réduit les délais et supprimé une partie des manipulations d'espèces sur des pistes peu sûres. Il a aussi eu un effet inattendu : les femmes du groupement, qui recevaient auparavant leur part par l'intermédiaire d'un membre du ménage, sont devenues destinataires directes du paiement. Plusieurs nous ont dit que c'était, pour elles, le changement le plus important.

Les obstacles qu'on ne lit pas dans les rapports

Il serait malhonnête de présenter cette transformation comme fluide. Trois difficultés persistent.

La couverture réseau, d'abord. Elle est irrégulière dans plusieurs cantons, et un outil qui exige une connexion permanente ne fonctionne pas. Les solutions qui tiennent sont celles qui acceptent le mode hors ligne et se synchronisent quand le signal revient.

La compétence, ensuite. La saisie repose sur quelques personnes formées, souvent jeunes, souvent les seules à maîtriser l'outil. Leur départ ou leur découragement peut interrompre tout le dispositif. Les coopératives qui s'en sortent le mieux ont formé au moins trois personnes et ont accepté de rémunérer cette fonction, au lieu de compter sur le bénévolat.

Le financement, enfin. Un abonnement de quelques milliers de francs par mois paraît dérisoire vu de Lomé. Il ne l'est pas pour un groupement dont la trésorerie est nulle huit mois par an. Les modèles viables sont ceux qui adossent le coût de l'outil à la transaction elle-même, sous forme de commission sur les ventes groupées, plutôt qu'à un abonnement fixe.

Une leçon plus générale

Ce que l'Oti enseigne aux entrepreneurs de l'agritech togolaise pourrait tenir en une phrase : la valeur ne vient pas de l'application, elle vient de la relation commerciale que l'application rend possible. Beaucoup de jeunes entreprises du secteur commencent par développer une plateforme et cherchent ensuite des utilisateurs. Celles qui réussissent font l'inverse. Elles construisent d'abord un flux commercial réel, une collecte, un contrat, un acheteur, et n'introduisent l'outil que pour absorber le volume.

La révolution, si le mot a un sens ici, n'est pas technologique. Elle est organisationnelle. La technologie n'a fait que rendre visible ce que ces coopératives faisaient déjà, et cette visibilité a suffi à changer leur position dans la chaîne de valeur.