Les transferts de la diaspora représentent, pour beaucoup de familles togolaises, une ressource plus régulière et plus fiable que n'importe quel programme de développement. Ils paient des scolarités, des soins, des toitures, des cérémonies. Leur utilité sociale est indiscutable.
Leur utilité économique est plus discutable, et il faut pouvoir le dire sans offenser personne. Un transfert qui finance la consommation courante soutient un ménage ; il ne crée pas d'activité, pas d'emploi, pas de capacité productive. La question intéressante, pour un écosystème entrepreneurial comme le nôtre, est de savoir comment une partie de ces flux pourrait financer des entreprises.
Pourquoi l'investissement de la diaspora échoue si souvent
Beaucoup de Togolais de l'extérieur ont essayé. Une maison en location, une boutique confiée à un cousin, un taxi, un terrain acheté à distance, parfois une véritable entreprise. Les échecs sont nombreux et se ressemblent.
Le premier motif est l'absence de séparation entre la relation familiale et la relation d'affaires. Confier une activité à un proche sans contrat écrit, sans rémunération définie, sans obligation de rendre compte, place les deux parties dans une position intenable. Le gestionnaire local, souvent mal payé et fortement sollicité par son entourage, se trouve devant des arbitrages impossibles. L'investisseur, lui, découvre au bout de deux ans qu'il ne sait pas où est passé son argent, et perd à la fois ses fonds et sa relation familiale.
Le second motif est la méconnaissance du terrain. Un projet conçu depuis Paris, Bruxelles ou Montréal repose souvent sur une image du pays vieille de dix ou quinze ans. Les prix, les habitudes de consommation, la concurrence et les procédures ont changé.
Le troisième est l'absence de suivi. Une entreprise a besoin de décisions rapides. Un investisseur joignable le week-end et présent trois semaines par an ne peut pas assurer cette fonction, et personne d'autre n'est mandaté pour le faire.
Ce qui fonctionne mieux
Les montages qui tiennent partagent quelques caractéristiques.
Un rôle défini et écrit, d'abord. L'investisseur de la diaspora apporte du capital et, éventuellement, un carnet d'adresses ou une compétence technique. Le dirigeant local dirige. Cette répartition doit figurer dans un pacte d'associés, avec une rémunération du dirigeant qui ne dépend pas du bon vouloir, une politique de distribution des bénéfices et une clause de sortie.
Une obligation de reporting simple, ensuite. Un tableau mensuel de six lignes (chiffre d'affaires, charges, trésorerie, stock, créances, faits marquants) vaut mieux qu'un rapport trimestriel que personne ne lit. Ce document régulier est ce qui permet de détecter un problème avant qu'il ne devienne irréversible.
Un tiers de confiance, enfin. Un cabinet comptable local, même modeste, qui tient les comptes et atteste des chiffres, change complètement la nature de la relation. Il coûte quelques dizaines de milliers de francs par mois et évite l'essentiel des conflits.
Le capital le plus utile n'est pas financier
Il faut souligner un point que l'on néglige. Ce que la diaspora togolaise détient de plus rare n'est pas de l'argent, mais de l'expérience professionnelle acquise dans des environnements exigeants : ingénierie, santé, logistique, informatique, contrôle qualité, finance.
Un ingénieur togolais travaillant dans l'industrie agroalimentaire en Europe peut apporter à une unité de transformation de Kara une aide sur les procédés, la sécurité alimentaire et la maintenance préventive qu'aucun financement n'achèterait localement. Une pharmacienne installée au Canada peut structurer les procédures d'un laboratoire de Lomé.
Ces contributions supposent un cadre : un mandat de conseil clair, un temps défini, une rémunération même symbolique pour éviter le bénévolat vague qui s'éteint au bout de trois mois. Les programmes qui organisent ce transfert de compétences produisent, à coût modeste, des effets supérieurs à beaucoup de dispositifs de financement.
Quelques pistes concrètes
Pour ceux qui veulent investir depuis l'extérieur, trois formules réduisent le risque. La prise de participation minoritaire dans une entreprise déjà en activité, avec des comptes vérifiables, plutôt que la création à distance. Le prêt à une entreprise structurée, avec un échéancier écrit, plutôt que l'apport en capital dans une structure informelle. Et l'investissement groupé entre plusieurs membres de la diaspora, qui permet de mutualiser le suivi et de peser dans la gouvernance.
Pour les entrepreneurs locaux qui cherchent des fonds auprès de compatriotes établis à l'étranger, un seul conseil, mais qui décide de tout : traitez-les comme des investisseurs, pas comme des parents. Envoyez les chiffres tous les mois, même quand ils sont mauvais. C'est ce qui fait revenir un investisseur pour un deuxième tour.